Existence et éternités numériques

Le questionnement de la façon dont le numérique participe du sentiment de l’existence est un thème central de mes travaux.

Il est présent dans mes premiers travaux sur la présence numérique (cf. Chapitre Présence et identité numérique).

Mes travaux portent sur l’espace numérique habité, dans lequel a lieu une forme de communication, a minima intrapersonnelle. La potentialité d’un espace à être un espace collectif ou communautaire suffit à dessiner dans les vastes et multiples espaces numériques, des contours d’un espace public et privé. C’est véritablement la partie socialisée qui est le cœur du processus de production de signification et de communication que j’étudie.

Le sentiment de présence est étroitement lié au sentiment de l’existence. J’ai tenté de montrer dans mes travaux que le sentiment de présence en ligne est embrayé par la production d’une donnée qui est une trace (un « indice » peircien), qui est fugace dans les premiers temps du web, n’apparaissant qu’aux moments de connexion, pour devenir plus concrète par la suite avec les profils utilisateurs et le développement des bases de données personnelles.

J’ai déjà interrogé les limites conférées par la technique à la projection de l’identité personnelle et sociale dans les environnements communautaires virtuels : la confrontation aux traces de soi-même (2009 Enfer des autres soi-même), l’anonymat (Georges Seilles Sallantin 2010.

Mon travail sur les « éternités numériques » explore les limites du phénomène de délégation de la production identitaire numérique, le cas où l’usager n’existe plus, et ou seule sa page de profil et son identité numérique persistent. Qu’advient l’identité numérique d’un utilisateur défunt ?

Pour étudier ce phénomène, j’ai procédé en plusieurs étapes.

Tout d’a bord j’ai défini ce qu’est l’identité numérique du défunt dans le cadre du modèle développé dans mes travaux précédents sur l’identité numérique.

Le modèle de l’identité numérique post mortem est paru dans la revue Alsic en 2017.

L’identité numérique du défunt est entendue comme l’ensemble des signes que le défunt a saisis de son vivant, et qui sont produits post mortem dans le cadre d’un dispositif qui le présente (Pages « souvenir », pages d’hommage, mémoriaux numériques).

Après le décès d’un usager, les proches recomposent des formes d’identité du défunt « pour soi », et qui peuvent s’organiser autour de plusieurs points de vue principaux informés par les pages d’hommage collectif.

J’ai ainsi développé un programme de recherche, ENEID Eternités numériques, pour lequel j’ai obtenu un financement par l’appel à chercheurs 2013 de l’Agence nationale de la recherche (Sociétés Innovantes 2013) de 2014 à 2018 (48 mois) et dont j’assure la direction scientifique.

Le projet ENEID

Synthèse des résultats et prospective sur les Eternités Numériques (working paper)

Georges, F. (2018) De l’identité numérique aux éternités numériques : la mort extime. L’usage des grandes bases de données personnelles après le décès des usagers.〈halshs-01683260〉

Résumé. Des identités numériques ante natam, créées par les parents avant la naissance de leur enfant, aux identités numériques post mortem, les technologies numériques sont devenues des espaces de prise d’information, de mémoration et de remémoration de la vie des individus avant, pendant, et après la vie. Leur mémoire s’y construit et s’y renouvelle. Sous sa forme numérique, elle s’y cristallise, se façonne, s’efface.

Cet article déconstruit un phénomène nouveau, objet de recherche mis en évidence par le Programme ANR ENEID (2013-2018): Internet est devenu un lieu où l’on prend soin symboliquement et socialement ses Morts.

Cet article montre comment l’identité numérique post mortem « équipe » le deuil : par delà les hommages mémoriaux créés par les proches après le décès, l’identité numérique post mortem peut inclure des signes de l’extimité du vivant (cf. Thèse (2007) hexis numérique, Georges (2008) identité numérique agissante/hypostase). Nous montrons comment ces signes produits par le défunt de son vivant deviennent après la mort des hypostases numériques , c’est à dire des traces du « passé en temps réel » du défunt. Ces hypostases numériques ont pour les endeuillés une fonction symbolique très particulière de remémorer l’intimité socialisée et les liens sociaux passés du défunt « comme en temps réel ».

Facebook, en tant que RSN couramment utilisé par les vivants dans leur quotidien, est devenu un lieu où les vivants équipent leur deuil, luttant métaphoriquement pour que l’identité numérique post mortem ne se transforme pas en structure de données statiques. C’est par cette part vivante mais non périssable, sans pour autant qu’elle soit forcément éternelle, que nous avons appelée Hypostase numérique, que les morts restent entre les vivants et parviennent à une certaine forme d’éternité.

Une dernière partie de l’article, prospective, part de l’analyse de nouveaux services ou détournements numériques dédiés aux défunts, et montre que les technologies, que nous appelons « technologies des éternités numériques » (ce n’est pas leur revendication explicite mais c’est ce qu’elles proposent implicitement), proposent de réanimer le défunt de ses cendres: ainsi nous montrons qu’une sorte d’éternité numérique de surface apparaît, un degré zéro de l’immortalité encore purement algorithmique: l’algorithme réanime la présence au « passé en temps réel » du défunt de ces hypostases numériques.

 

Bibliographie: chercher sur la page principale le hashtag #ENEID

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